Pour un futur régénératif agri/Agro - session #2
Collectif “Pour un futur régénératif du secteur agri/agro” : redonner sa juste place au maillon agricole

Après une première soirée consacrée à la désirabilité et à l’accessibilité de l’alimentation durable, ce deuxième rendez-vous a choisi de regarder le système alimentaire depuis son point de départ : le champ. Et de poser une question simple, mais rarement traitée frontalement : quelle place occupent réellement les agriculteurs et agricultrices dans les décisions qui les concernent ?
La soirée et les échanges qui la constituaient tournaient donc autour de la problématique suivante : Comment redonner sa juste place au maillon agricole pour sécuriser l’avenir de toute la filière ?
Pendant cette session ont été présentés : un extrait du film La Guerre des Prix d’Anthony Déchaux, une grande enquête nationale, un baromètre inédit sur l’installation agricole et une table ronde à cœur ouvert entre producteurs et entreprises, permettant ainsi de dresser un état des lieux lucide et des pistes concrètes pour redonner du pouvoir aux producteurs dans la chaîne de valeur.

Programme de la soirée du 15/04/2026 :
- Introduction par Juliette Decaudin et Xavier Diquet, co-lead du collectif, et contexte historique par Alexis Krycève (HAATCH)
- Anthony Déchaux, réalisateur du film La Guerre des Prix, dans les coulisses de la grande distribution
- Kate Blin (The Shift Project) et les résultats de la Grande Consultation des Agriculteurs, menée auprès de plus de 8 000 répondants
- Luna Vital-Durand (Eloi) et le premier Baromètre de l’Installation Agricole
- Une table ronde réunissant producteurs et entreprises : Nicolas Houdmon, Ludovic Brindejonc (Agri-Éthique France), Marion Enzer (Fermes d’Avenir), André Bonnard (RESAN), Manon Belin (Prosol / Grand Frais)
- Une séquence inspiration avec Nahabi Velarde, co-fondateur de GRAP.PARIS, qui torréfie… des pépins de raisin
Et maintenant ?
Cette deuxième soirée confirme la dynamique lancée en février : le collectif devient un espace de dialogue régulier entre tous les maillons de la filière alimentaire. La transformation du système est déjà en marche, mais elle reste fragile — elle a besoin de cadres économiques sécurisants, d’alliances entre acteurs, et d’une reconnaissance pleine du rôle des agriculteurs.
La Guerre des Prix : dans les coulisses de la grande distribution
Anthony Déchaux, réalisateur du film La Guerre des Prix, a partagé le regard d’un outsider sur un système de négociations commerciales concentré sur trois mois, où se décident dans des « box » fermées les produits en rayon, leur prix — et indirectement la qualité de notre alimentation. Un système structurellement déséquilibré, où l’agriculteur, absent de la pièce, devient la variable d’ajustement.
« Je me suis rendu compte que ceux qui sont à l’origine de notre alimentation sont aussi les plus éloignés du lieu où tout se décide. »
8 000 agriculteurs consultés : le constat du Shift Project
Kate Blin (The Shift Project) a présenté les résultats de la Grande Consultation des Agriculteurs, menée auprès de près de 8 000 répondants. Premier enseignement : la volonté de changer est là — 80 % souhaitent adopter ou ont déjà adopté des pratiques durables, 86 % sont inquiets pour la viabilité de leur ferme face au changement climatique. Mais elle est conditionnée : 87 % ne s’engageront qu’avec des prix rémunérateurs et une meilleure répartition de la valeur, et autant ne se sentent pas entendus par les institutions ou les consommateurs.
« La question n’est pas « faut-il changer ? » mais « dans quelles conditions peut-on le faire ? » »
Installation agricole : un renouvellement des générations en tension
Luna Vital-Durand (Eloi) a dévoilé le premier Baromètre de l’Installation Agricole : entre 50 et 55 % des agriculteurs partiront à la retraite dans les quatre prochaines années, mais pour 3 départs, seulement 2 installations sont réalisées aujourd’hui. Parmi les porteurs de projets consultés, souvent jeunes et non issus du monde agricole, trois freins reviennent sans cesse : l’accès au foncier, le financement, et la complexité du parcours d’installation.
Table ronde : des modèles concrets pour rééquilibrer la chaîne de valeur
Producteurs et entreprises ont partagé des modèles convergeant vers un même objectif : redonner de la valeur et de la voix aux agriculteurs.

André Bonnard (RESAN) a ouvert le bal avec une solution simple mais transformante : installer chez les producteurs laitiers des conteneurs de transformation, pour fabriquer les yaourts à la ferme plutôt que de vendre le lait brut, sans les endetter grâce à un modèle locatif réversible. « L’enjeu, c’est de permettre aux agriculteurs de transformer chez eux pour reprendre la main sur la valeur. »
Manon Belin (Prosol / Grand Frais) a présenté une organisation d’achats structurée par bassin de production, avec des prix réajustés régulièrement — et sans les fameuses « box » de négociation évoquées plus tôt par Anthony Déchaux. « Il faut sortir des négociations en box pour reconstruire de la relation et du terrain entre producteurs et acheteurs. »
Ludovic Brindejonc (Agri-Éthique France) a recentré le débat sur les fondamentaux du commerce équitable appliqué à l’agriculture française : un prix basé sur les coûts de production, des contrats de long terme et une visibilité sur les volumes — trois piliers indissociables selon lui. « Sans prix, durée et volume, il n’y a pas de transition possible pour les agriculteurs. »
Marion Enzer (Fermes d’Avenir) a rappelé une évidence trop souvent oubliée : les agriculteurs exercent deux métiers — produire notre alimentation et préserver les biens communs — mais un seul est aujourd’hui rémunéré. « Les agriculteurs ont deux métiers […] sans être rémunérés pour le second. »
C’est le témoignage de Nicolas Houdmon, éleveur laitier dans la Mayenne, qui a le plus marqué la salle. Longtemps enfermé dans une logique de survie économique, il a rejoint des démarches collectives fondées sur la transparence (Groupe LSDH, C’est qui le Patron ?!), reconstruit une relation directe avec les consommateurs, et réduit son empreinte carbone de 30 % en dix ans. Mais c’est surtout la transformation humaine qu’il retient : le retour de la fierté et du sens dans un métier marqué par l’isolement. « Quand les consommateurs reviennent dans le système, tout change : le regard, la fierté et la capacité à transformer son métier. »
Enfin, Xavier Diquet, co-lead de la soirée et agriculteur à la Ferme GonneGirls, a clôturé la séquence avec son propre modèle hybride — maraîchage, élevage et activités non agricoles (accueil du public, événements) — devenu en 2025 un pilier économique à part entière, finançant près de la moitié de l’activité agricole. « Les activités non agricoles ne sont pas un à-côté : elles sont devenues un pilier de la résilience de la ferme. »
Inspiration : quand les pépins de raisin deviennent une boisson
En clôture, Nahabi Velarde (GRAP.PARIS) a présenté son projet : torréfier les pépins de raisin, un sous-produit peu valorisé, pour en faire une boisson inspirée du café de spécialité — et une nouvelle source de revenus pour les vignerons.
« L’idée est de valoriser un produit qui n’était pas exploité, pour créer une nouvelle boisson et surtout un revenu supplémentaire pour les vignerons. »
Ce qui a émergé collectivement
- Les agriculteurs sont largement exclus des décisions clés qui les concernent
- La transition est massivement souhaitée, mais conditionnée économiquement
- Le partage du risque et la reconnaissance du métier agricole restent des enjeux centraux
- Il n’existe pas de solution unique, mais une diversité de modèles complémentaires, déjà à l’œuvre sur le terrain