Pour un futur régénératif agri/Agro - session #4
Et si nos raisins devenaient des oranges : comment adapter notre système agricole et alimentaire au changement climatique ?

Le contexte rendait la question plus que jamais d’actualité. Après les canicules à répétition et la sécheresse de l’été 2026, de nombreuses exploitations sortent fragilisées. Les pertes de production sont déjà visibles : – 42 % pour le maïs grain, – 29 % pour les betteraves et – 25 % pour la pomme de terre par rapport à 2025, selon le ministère de l’Agriculture. Benoit Merlo, agriculteur dans l’Ain, l’a rappelé sans détour en début de soirée : on pourrait perdre 50 000 à 100 000 fermes d’ici la fin de l’année.
L’ambition de cette soirée était donc double. D’abord, rappeler qu’il faut changer rapidement de pratiques et de systèmes. Ensuite, mettre en lumière les stratégies que les agriculteurs déploient déjà et les solutions que les acteurs de la filière et des territoires construisent pour s’adapter.
Programme de la session du 13/10/26 :
- Sébastien Roumegous (Biosphères) : quels niveaux d’adaptation face au climat qui vient ?
- Table ronde 1 – Agriculteurs en danger : l’urgence d’un risque partagé, avec Benoit Merlo (agriculteur), François-Xavier Henry (Oé) et Florian Celette (Isara)
- Table ronde 2 – Le territoire fabrique de l’adaptation, avec Pauline Janin (Chiche!), Laurent Dufour (agriculteur) et Jérémy Camus (ex-vice-président de la Métropole de Lyon)
- Table-ronde 3 – Les enjeux de l’adaptation dans la restauration, avec Robin Dufoix gérant du Limonadier
S’adapter, c’est d’abord choisir son niveau d’ambition
Sébastien Roumegous, fondateur de Biosphères, a distingué trois niveaux d’adaptation :
- faire face : dates de semis, variétés, irrigation ;
- ajuster : diversification, qualité des sols, robustesse des systèmes ;
- transformer : nouvelles productions, relocalisation des filières.
Plus le climat s’éloigne de ce que nous connaissons, plus il faudra aller vers la transformation. Avec une trajectoire moyenne autour de +2,5 °C, les filières vont évoluer : « Dans toute stratégie d’entreprise, on doit se caler sur un scénario réaliste et plutôt mauvais pour anticiper. »
Table ronde 1 : urgence agriculteurs en danger
Benoit Merlo a dressé le constat d’une agriculture française fragilisée par six canicules et des matières premières mal rémunérées. Il y ajoute un coût invisible : la fatigue et la charge mentale des agriculteurs. Les échanges ont fait ressortir plusieurs enseignements :
- La diversité est la meilleure assurance. Benoit Merlo cultive 15 à 17 espèces par an. Cette année, son assurance climatique ne se déclenchera que sur trois d’entre elles, les autres ont tenu. Il remplace notamment le maïs par le sorgho, qui demande 50 % d’eau en moins.
- La résilience suppose d’accepter d’être « moins optimal ». Florian Celette (Isara) a enquêté auprès d’agriculteurs pionniers du sud-est. Ceux qui absorbent le mieux les chocs acceptent des rendements plus faibles certaines années. Ceux qui transforment leur ferme en profondeur témoignent aussi d’un bouleversement : « J’ai eu l’impression d’avoir changé de métier plusieurs fois déjà. »
- Produire autrement exige de nouveaux débouchés. Sorgho, pois chiche, haies diversifiées : sur 135 espèces de haies identifiées par Oé, seules 35 sont aujourd’hui valorisables. Benoit Merlo est sans illusion sur l’accueil des territoires : « Est-ce que les territoires sont prêts à accueillir de nouvelles espèces ? Je peux vous dire que non. »
- Le risque doit être partagé par toute la chaîne. Oé, qui accompagne des vignerons face au climat et à la déconsommation de vin, s’engage sur des volumes et achète 15 % au-dessus du prix du marché.
Benoit Merlo a conclu par un avertissement adressé à toute la filière : « On sent que les agriculteurs sont l’amortisseur de chocs pour toute la chaîne de valeur. Si on pense comme ça, dans quelques années on va le regretter et il n’y aura plus beaucoup d’agriculteurs. »

Table ronde 2 : le territoire fabrique de l’adaptation
L’exemple du pois chiche en Auvergne-Rhône-Alpes a montré comment un territoire peut faire émerger une nouvelle filière :
- Une culture d’avenir pour les agriculteurs. Laurent Dufour en est à sa cinquième campagne de pois chiche. La culture demande 100 à 120 mm d’eau contre 350 mm pour le maïs. Il y a dix ans, sa ferme comptait 200 hectares de maïs irrigué. Aujourd’hui, elle cultive 12 espèces contre 4 auparavant.
- Une transformation qui se fait à plusieurs. Quatre acteurs se sont réunis au sein du collectif COLEGRAM pour financer une ligne de tri commune : « La prise de risque a été prise. »
- Des débouchés à construire dans la durée. Pour Pauline Janin, directrice générale de Chiche!, la pédagogie prend du temps : une chips de pomme de terre se vend encore cinquante fois mieux qu’une chips de pois chiche. Les distributeurs laissent du temps à la marque, et ce temps doit être financé. Les 4 millions d’euros de machines ont été financés grâce au fonds d’amorçage de la Métropole de Lyon.
- Des acteurs publics qui ont de vrais leviers. Jérémy Camus en a cité plusieurs : soutenir l’installation d’outils industriels locaux, financer l’amorçage de projets, regrouper l’offre locale, orienter restaurateurs et consommateurs. La commande publique en fait partie : les clauses de localisme sont interdites, mais un cahier des charges astucieux, comme un yaourt fermier sans poudre de lait, peut ouvrir la porte aux petits producteurs.
Pour Jérémy Camus, les politiques agricoles doivent changer de logiciel : « On continue à donner les mêmes solutions que ce qu’on lui a proposé post-guerre. » L’argent existe, avec 50 milliards d’euros pour le secteur agricole et agroalimentaire, mais il reste à l’orienter.

Table ronde 3 : les enjeux de l’adaptation dans la restauration
Robin Dufoix, gérant du Limonadier, a rappelé qu’adapter notre agriculture implique aussi de faire évoluer notre alimentation pour accompagner ces changements. Cela passe entre autres par la substitution d’aliments exotiques par des alternatives locales. Robin a également partagé un menu du Limonadier 2026 puis l’a projeté en 2036 en montrant les implications du changement climatique sur sa carte (inflation, changement dans les approvisionnements, etc.)
En résumé
Nos raisins ne deviendront sûrement pas des oranges… comme nous l’ont gentiment souligné les enseignants-chercheurs et experts de l’Isara (car il faut des sols avec une composition et des propriétés totalement différentes !!). Quoi qu’il en soit, reste à décider ensemble qui porte ce changement, et à ne pas le laisser reposer sur les seuls agriculteurs.
📅 Prochain rendez-vous : le 2 décembre 2026 à la Climate House (Paris). Le programme sera annoncé très prochainement.